mardi 15 juillet 2014

Carnet d'été (8) "Jacques Copeau et Louis Jouvet, le bel avenir"... Festival de la correspondance à Grignan.


Vendredi 4 juillet. 19h00
……… place Sévigné… averse. Goutte à goutte. Puis. Précipitation. Course. Petits pas des petits pieds de ma minuscule mère de cœur. Petits sauts mouillés. Sautillement de ses talons. Filons avec mon alouette, jusqu’à la porte du Tricot… Douche sous la voûte XIIIe siècle… 
L’alouette, sous sa porte rit à mon oreille, elle pépie, elle est trempée… en sandales, bien sûr. Spectacle pieds dans l’eau et… rasades devant, derrière, partout ! Arrosage d’oiselle fluette. Je m’inquiète… elle est frileuse… trempée ainsi, elle va être glacée.  Orage. Les pierres se tassent, les lézards se taisent. Tout est tapi, caché. Alors le ciel entonne sa furieuse fanfare. Pluie sonore. Déversement des flots. Grandes eaux dévalantes !
Correspondance de Jacques Copeau et Louis Jouvet… Pas de lecture sous le soleil ocre devant la Collégiale. Repli. Tous aux abris ! Retranchés. Salle des fêtes… Cours, mon alouette… cours dans les rues vides où dansent les parapluies furtifs.
Ici, brouhaha. Foule. Sons moites et impatients des spectateurs de Grignan… Protestations de ceux qui devaient être rangée A ou B, sur les gradins…
Ici, solution in extremis : pas de placement.
Ici, on vient écouter… on plonge là où ces lettres nous emportent. Il n’y a plus de rang. On s’assoit. Si gentille alouette se réchauffe. Aime quand on étouffe… oiseau de soleil.
"Jacques Copeau et Louis Jouvet, le bel avenir"… 19h00, salle Marquise de Sévigné. Grignan.
Avec Claude Duparfait et Thibault Vinçon… mise en lecture, Richard Brunel… Tous trois, éblouissants.

1913. Chantier ! Rénovation ! Jacques Copeau, trente-quatre ans, rend « son lustre et sa splendeur » au Théâtre du Vieux Colombier… Louis Jouvet, vingt-sept ans, régisseur… comédien… Naissance d’une amitié intense, complice, fervente. Enthousiasme et génie de l’un, de l’autre. Audace. Création. Spectacle !


Une photo prise en 1913 de Jacques Copeau en répétition ,
avec de gauche à droite, assis,
Charles Dullin, Copeau, Blanche Albane, Jane Lory, Suzanne Bing et Antoine Cariffa.
Debout, de gauche à droite :
Roger Karl, Louis Jouvet, Lucien Roche et Armand Tallier 
(collection bibliothèque de l’Arsenal)

1914. « Coup de tonnerre dans le ciel bleu », écrira Zweig. La Grande vient semer son bataclan d’obus en éclats.
Jouvet, formation de pharmacien, se retrouve médecin auxiliaire. Plongée. Guerre.
Copeau… réformé. Début de tuberculose pulmonaire. Vieux Colombier. S’attelle à la saison à venir.
Correspondance.
L’un nage dans le pus, l’autre dans son théâtre.
« Il faut préparer le bel avenir, écrit Copeau. Nous ferons ensemble de grandes choses quand la paix nous sera rendue ! »


Théâtre du Vieux Colombier
L’un navigue entre seringues, bassins de sang... pus... pansements... tête ailleurs dès qu’il peut… en coulisse. Ecrit. « Mon patron », ainsi appelle Copeau. « Patron, ça vient de Pater. » Filiation. Dans les cris des plaintes des blessés, pense décor, éclairage, plateau… à Else, sa femme… à son enfant qui va naître… Courage. « Je gonfle le ballon de ma joie à petites journées.»
« Mon petit… », répond Copeau… « mon petit… » Il porte et soutient le jeune Louis. « Il y a en toi quelque chose d’absolument solide et sain. C’est ton amour du travail, ta passion pour ton art. »
1915. Pus, sang, bassins, pansements.
Copeau écrit. Sur leur « œuvre commune », leur théâtre. « Leur école de comédiens » qu’il s’attelle à créer. Il brûle d’un feu sacré. Foi. Dévotion à sa passion. Transmission d’ambition. Jouvet s’enflamme.
Pudeur de ces échanges. On frôle, on perçoit, rien de trop n’est dit sur l’horreur. Mister Humour, l’émotion sous le coude… Don de l’un à l’autre, de l’autre à l’un.
Anne-Marie, la petite Anne-Marie Jouvet est née… pas de permission pour son père. Pus, sang, bassins, pansements. Pus et sang et bassins et pansements.
Jacques prend l’enfant et sa mère sous son aile de bon patron. Couve, garde, protège… rassure Louis. Lettres, lettres, lettres… pas de permission.
Ils se portent, s’emportent : la passion du théâtre l’emporte.
Permission !
1916. Pus, sang, bassins, pansements.
Copeau : « J’attends tout de toi. Et je te demande une confiance illimitée. Pour cela, il ne suffit pas que tu m’aimes. Il faut que tu saches que je t’aime. »
Jouvet : « Je prends de plus en plus conscience de moi. Ma conscience de moi, c’est mon admiration, mon affection et ma confiance en vous. »
L’un s’appuie sur l’autre qui s’appuie sur l’un. Mettent en place les rêves… l’un est l’autre, l’autre est l’un. Ils se comprennent comme on pense, avec naturel. Formidables stratèges du théâtre du futur…
Jolie métaphore… Louis devient jardin de fleurs au milieu du pus, du sang, des bassins, des pansements.
Copeau : « Je sais comment vous travaillez en terme de machinerie-décoration, ce qui est un tout pour nous. Je sais de quelle façon les idées vous viennent, comment il faut même les susciter, quelle délicatesse elles demandent pour arriver à fleurir. Dans ce jardin-là, il n’y a pas une fleur dont je n’aie l’expérience. Il faut que le jardin fleurisse vite et qu’il rapporte. C’est le printemps, je serai le meilleur jardinier. »
Copeau encore : « Vois-tu, ce qui fait de notre œuvre une chose pleine d’une vertu mystérieuse, c’est que personne ne peut comprendre que nous nous aimons - Et comment nous nous aimons. »
Front. 
Pus, sang, bassins, pansements.


Louis Jouvet dans les tranchées de 1914 à 1917. ©DR
Épreuve pour Jouvet. Cantonnements : demeures dévastées, granges, châteaux abandonnés… Terrible. Toute une nuit au chevet d’un blessé. Il écrit : « Un petit, tout petit soldat de vingt-et-un ans qui a eu un anthrax, et voilà la deuxième nuit où il fait des complications […] je deviendrais neurasthénique et nerveux si je n’essayais pas aussi d’être courageux. […] Vraiment pas de fanfare ni de dentelle dans notre guerre. On est dans le coton hydrophile, le sang, le pus et les lavements. Ce n’est pas « joli », ni parisien. Ni aucun des qualificatifs qui « chapeautent » les petits papiers des journaux. »
Lectures. Saint-François de Sales. Son auteur de chevet. « Je vais m’embusquer dans un coin de verdure pour me pénétrer de la morale de Saint-François. » Lectures. Montaigne, Bossuet, Péguy, Verlaine……                                     
Lecture. Molière… Molière dans la guerre, annoté. Lu. Relu… Molière......... dans la guerre !
Lire porte, lire apaise doucement. 
« J’espère être un type après la guerre, enfin un homme, quoi. Je me rééduque, je m’exerce à la confiance, à la gaieté, à l’égalité d’humeur, bonté et autres vertus. Et pour que j’y fasse des progrès ici, il faut que ce soit sérieux ! Je serai toujours un peu hyperbolique, mais c’est nécessaire dans certains personnages. »
Au fur et à mesure de la guerre, lettres, lettres, lettres. Comme un journal de guerre, chroniques du front. Jouvet : « Je me suis fait une idée de la guerre beaucoup moins lyrique, beaucoup moins héroïque, maintenant que je suis dans le milieu idoine. » … Menace, danger, trouille, pudeur toujours. Et poésie : « je n’ai pas toujours l’esprit sans angoisse et je ne peux m’empêcher parfois de penser à l’imprévu qui m’enverrait voir derrière le panorama des étoiles dans les cantines éternelles. » Humour ! : « Sachez que nous montons une ambulance (qui est immobilisée) dans une maison (au cas où cet édifice pourrait être appelé de ce nom) et que nous ravalons, lavons, étayons, savonnons, brossons, tapissons, blanchissons, vitrons (avec des planches à cause de la lumière et de la rareté du verre), balayons, grattons, séchons, réchauffons, dortoirisons, latrinons, etc., etc., etc. »
Je suis longue quand je parle de Jouvet que j’aime et aime… longue. Trop longue peut-être… 
Vole au-dessus de ces maisons en ruine, infirmeries de fortune, la belle ombre du Vieux-Colombier. Bouquet rêve « cubes, plafond, étoffe, patience ». Dessine, ébauche, prend des notes. Propose une idée de décors-machinerie avec ces fameux cubes. Dessine plans. Rédige notice. Copeau tentera de la faire fonctionner avec des bouts de savon ! Il admire une telle activité dans de telles conditions. Ecrira à Jouvet : « Tu me plais. Je t’aime cher idoine ! Bénissons le ciel qui nous a faits nous rencontrer. Et désormais soyons tout entier l’un à l’autre. »
Et ainsi du théâtre jusqu’au pus et aux pansements. Des bassins et du sang jusqu’au théâtre, une exceptionnelle et infiniment intime et touchante correspondance d’amitié entre Copeau et Jouvet…
1917 : Démobilisation. Émotion. Planches, coulisses, rideau, décors, machins et machines. Jouvet est là. Chez lui. Copeau lui ouvre les bras.

Pas un bruit dans la salle des fêtes de Grignan. Les yeux brillent, pas une toux, un raclement, un son. Tous dans les mots. Tous dans les lettres. Tous dans les voix de ces deux acteurs. Tous unis par la ferveur de Copeau et Jouvet.
Respect
Rideau
L' Alibi - Louis JouvetErich von Stroheim
Lecture :

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