lundi 14 juillet 2014

Carnet d'été (7) "Remy de Gourmont, Le joujou patriotisme"... Festival de la correspondance à Grignan.


Vendredi 4 juillet. 12h30.

Pluie. J'écoute la pluie.
Avant, j’ai entendu les rues, désertées. Les rues vides. Puis la pluie dans ces rues vides.
Avez-vous déjà fait attention au vide de son ? Entre la rue vide et la pluie dans la rue vide. Respiration. Respira’son. Car cela existe. On n’entend rien. Rien. Ce n’est pas inquiétant. C’est un son générateur de silence. Il n’y a rien de plus apaisant qu’une brusque apnée du son. Suspension. Suspen’son.

La prochaine lecture a lieu aux jardins du Mail (M’aille… « Il n’y a que Maille qui m’aille »… oh pardon… je m'afflige moi-même de ma niaiserie... transmission de sons… transmi’son).

Cour. Pelouse. Mouillées… j’entends les jardins emperlés. Beaux. Plus sobres en nature que celui du cours Sévigné car plus « entretenus ».
Scène, gradins… rouge dossier, blanc écru de la tenture tendue au-dessus. Vert pelouse autour… gris tourterelle bâtisse XVIIe. A gauche. Calme.

12h30… Remy de Gourmont, lu par Dominique Pinon.

J’aime bien Dominique Pinon. Il a une « gueule ». Il joue dans Lelouch et Jeunet. Dans Richard III, et dans la dernière pièce d’Horovitz. Et… Le retour de Martin Guerre...
Flux. Articulation parfaite. Flot. Des lettres et des lettres et des lettres… parti-pris de l’adaptation. Me convient. N’ai pas la sensation d’être assaillie.
Sobre Dominique Pinon pour foisonnement littéraire. Parfait.

Lettres. On parle d’exigence littéraire, de préoccupations esthétiques… 
« Dom Quichotte est un poème, Salammbô est un poème, de même Pantagruel… Le roman originel fut en vers… l’Odyssée, l’Enéide… on a transposé les romans en prose pour les accommoder à l’ignorance et à la paresse des lecteurs plus nombreux… Le roman est un poème ; tout roman qui n’est pas un poème n’existe pas. » Les mots me portent, m’envoilent… je suis tellement en accord avec  ce que j’entends…

« Le conte réclame une condition particulière. Il faut pour l’écrire, l’illusion au moins brève d’être heureux. »

Lettres. Plume douce pour Mallarmé. Plume aimante mais sans  indulgence pour Victor Hugo, le grand poète ironiquement flagellé… 
« Musicien du verbe, il est au-dessus de tous ceux qui ont joué de la parole. Si sa pensée n'avait pas été un peu courte, et sa sensibilité un peu élémentaire, il eût été sans doute le poète parfait. »

Lettres… au sujet du Mercure de France (le troisième Mercure de France) dont il est l’un des fondateurs (nous sommes en 1890)… Figure discrète mais essentielle de Remy de Gourmont. Le ton de la revue est libre, travaillé, au dessus des "écoles".

Génération symbolistes... La poésie symboliste...  "Ennemie de l'enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la description objective, la poésie symbolique cherche à vêtir l’Idée d'une forme sensible…" (Maureas)

Lettres. Plume très vive, très alertement moqueuse, très fine et aiguisée. Coup d’épée !
Le Joujou Patriotisme (1891)… Pamphlet. L’imagerie patriotique mise à mal ! Réponse à un courrier de l’administrateur général qui l’informe qu’il est licencié de la Bibliothèque Nationale…
Il faut dire qu'il n'y va pas de plume tiède avec l'Alsace et la Lorraine ! Bigre ! Ne regrette pas la défaite de 70, la perte des deux provinces… 
« Le désir de renouer à la chaîne départementale les deux anneaux rouillés qu'un heurt un peu violent en a détachés ne nous hante pas jour et nuit. Nous avons d'autres pensées plus urgentes ; nous avons autre chose à faire. Personnellement, je ne donnerais pas, en échange de ces terres oubliées, ni le petit doigt de ma main droite : il me sert à soutenir ma main, quand j'écris ; ni le petit doigt de ma main gauche : il me sert à secouer la cendre de ma cigarette. »

« Il me paraît qu'elle a duré assez longtemps la plaisanterie des deux petites sœurs esclaves, agenouillées dans leurs crêpes au pied d'un poteau de frontière, pleurant comme des génisses, au lieu d'aller traire leurs vaches. Soyez sûr qu'avant comme après, elles mangent leurs rôtis à la gelée de groseilles, grignotent leurs bretzels salés et lampent leurs amples moss. N'en doutez point, elles font l'amour et elles font des enfants. Cette nouvelle captivité de Babylone me laisse froid.
La question, du reste, est simple : l'Allemagne a enlevé deux provinces à la France, qui elle-même les avait antérieurement chipées : vous voulez les reprendre ? Bien. En ce cas, partons pour la frontière. Vous ne bougez pas ? Alors foutez-nous la paix. »

Lettres. Lupus vers la même période… Cautérisations... défiguré… se retire du monde… ne vit plus que de lecture et d’écriture… Abondance de sa correspondance…
« J’ai vécu dans la nuit épaisse des écritures… j’écris ! Je me réalise comme je peux !... Le peu que je vis, je le vis dix fois. Toutes mes sensations sont intenses et je respire encore aujourd’hui les fleurs d’il y a vingt ans, et je les vois, et les mains, et les visages, et les cieux. »

Remy de Gourmont


Lettres. 1910, rencontre Natalie Clifford Barney. Passion. Délicate, élégante, infiniment émue et vive… Il sort… à peine… mais quitte sa retraite…
Lettres, lettres, lettres… Lettres intimes à l'Amazone, publiées en 1926 au Mercure de France.
« Je ne sais pas si le mercredi de cette semaine fut un jour particulièrement triste, mais je l’ai senti ainsi. Il me semble que j’aurais dû vous voir et qu’on me volait quelque chose.
J’ai pensé à vos mousses, à vos ronces, à vous-même et j’ai trouvé que j’avais eu bien peu d’imagination de vous conseiller cela, qui vous ennuiera. Puis quelle figure d’aller demander à un jardinier de mauvaises plantes ! On aura l’air de fous. Il faut être sérieux avec ces gens-là. Puis ce serait trop triste ! Il vous faut un tapis de roses de Noël, qui fleurissent l’hiver ; après on verra. »

Natalie Clifford Barney

Il ne pleut plus. Mort du « vieux capucin studieux », en 1915… rue des Saints-Pères…

... Une intellectualité éblouissante venait de lui, surtout aux yeux, dont les rayons étaient comme rapide, perçant arbres d'acier ..." (André Rouveyre)


Lettres. En mémoire.

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