lundi 28 mars 2016

CITROUILLE, SORCIÈRE... et COURTE ÉCHELLE !

Il y a quelques semaines, j'ai reçu une missive d'Amélie, sorcière-libraire à Rennes : 

Bonjour Cécile,
Benoît mon collègue libraire et moi-même, avons beaucoup aimé votre roman "La mémé du chevalierque nous avons chroniqué pour Citrouille *.
Thierry Lenain m'a suggéré de faire une interview avec l'auteure... Seriez-vous d'accord ?

La Courte Echelle - 26-30 rue Vasselot - 35000 RENNES

J'ai répondu dans l'heure, flattée pour ma Mémé. (Elle-même excitée comme une puce Céopoilicienne à l'idée de figurer dans la recette de potion du prochain chaudron d'Amélie.)

Résultat de recherche d'images pour "magazine Citrouille"*Citrouille, c'est bien sûr le magazine des Librairies Sorcières ! ("Quel bonheur, mazette, quel honneur !" répétait Alfonsine (la mémé) en sautillant telle la chevrette Cémoinkoulicienne que je n'ai pas pu évoquer dans mon histoire car elle tenait à garder l'anonymat.)

"Certes, me dis-je, cet intérêt pour mon insignifiante personne est bien agréable, m'encoquelicote les joues et me chamade le cœur, toutefois... je ne connais pas de sorcière et serais bien aise d'en interviewer une !" 
Alfonsine, jeune. (Illus F. Pillot)


("Oui, oui, oui !" a acquiescé Alfonsine qui, comme moi, est curieuse du monde qui l'entoure.)






Je propose donc à cette bienveillante sorcière :

Chère Amélie,
© Nathalie Magrez (ici)
Ce qui serait intéressant, ce serait que vous aussi, consentiez à une petite interview... dans l'autre sens !
Vous répondriez à une liste de questions que je vous poserais et je les posterais dans un article de blog en même temps que paraîtront les vôtres dans Citrouille... qu'en pensez-vous ?
Parce que c'est fascinant la vie d'une libraire, sorcière de surcroît, et j'ai envie d'en savoir plus ! (dit-elle, curieuse !)

Elle me répond "oui" en pivoinisant un peu aussi...



Voici donc, ci-dessous !

(Vous pourrez lire l'interview croisée sur le site du magazine, "Citrouille Hebdo" en cliquant ici !)




 INTERVIEW D'UNE LIBRAIRE-SORCIÈRE 


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C : Pourriez-vous nous tracer le portrait de votre librairie ?
Amélie : La Courte Échelle est une librairie jeunesse et un magasin de jouets-loisirs créatifs créée en 1984 (je n'étais pas encore libraire !)
Aujourd'hui? nous avons deux magasins dans la même rue : la librairie sur deux niveaux (rdc : livres pour les 8 - 18 ans et les parents un peu aussi. 1er étage : pour les 0-8 ans (livres, dvd et disques)
Nous animons la librairie le plus souvent possible avec des comités de lecteurs, des expos, des dédicaces, des partenariats, des ateliers créatifs pendant les vacances, des vitrines attractives (on essaie !) et des mises en avant thématiques dans la librairie.
C'est aussi une équipe motivée, investie au quotidien dans la promotion de la littérature jeunesse et de ses acteurs : auteurs, illustrateurs, éditeurs...

C : "La courte échelle", quel joli nom ! Pourriez-vous nous raconter comment vous l'avez choisi ?
Amélie : Ce n'est pas moi qui l'ai choisi mais les créateurs de la Courte Échelle ! Ils souhaitaient être des passeurs pour aider les enfants à grandir et donc leur faire la courte échelle, en quelque sorte !

C : Qu'est-ce qu'une librairie Sorcière ?
Amélie : C'est une librairie adhérente à l'Association des librairies spécialisées jeunesse. Nous sommes une cinquantaine en France. Notre principale priorité est l'enfant. Nous essayons, du mieux que nous pouvons, de leur proposer des livres intelligents pour les êtres curieux et éveillés qu'ils sont. Des livres qui les aideront à se construire, à grandir en étant le plus ouverts possible sur les idées et l'art. 
Afficher l'image d'origineC'est la création, l'originalité qui guide nos choix, nos sélections, nos coups de cœur. Nos conseils tentent d'être au plus près, au plus juste de chacun, aidés par la production éditoriale toujours plus importante, mais pas toujours intéressante (!)... À nous de faire le tri !
Chacun sa personnalité dans ce réseau, son type de librairie, mais on se retrouve tous dans l'intérêt des enfants.

C : Qu'est-ce qui vous a donné envie de devenir "libraire jeunesse" ?
Amélie : Je voulais être libraire parce que j'aimais lire ! J'ai eu la chance de faire mon premier stage en librairie spécialisée jeunesse (« Comptines », à Bordeaux Clic !) et se fut une révélation ! J'ai découvert un monde inconnu et d'une richesse incroyable graphiquement, mais aussi dans les textes, les propositions éditoriales ! C'était en 1996 et ça ne m'a plus lâché !

C : Comment choisissez-vous les ouvrages qui garnissent vos rayons ? (Certains vous sont-ils imposés ?)
Amélie : Le libraire reçoit des offices de la part des éditeurs. Il s'agit d'un contrat passé entre l'éditeur et le libraire : ce dernier s'engage à recevoir quasiment tous les titres d'un éditeur en échange de conditions commerciales plus avantageuses, (mais tous les libraires ne reçoivent pas l'office). 
Chaque nouveauté arrive dans la librairie dans la quantité souhaitée par le libraire. Et c'est là que notre choix se fait sentir : un exemplaire pour un livre qui nous paraît peu intéressant, déjà vu, « moche » !... et une "pile" pour les coups de cœur ! Sous certaines conditions, on peut aussi refuser des livres trop différents de ce que nous proposons.
Donc oui, le libraire est l’un des rares commerçants à devoir vendre des "produits" choisis et créés par d'autres, avec un prix imposé. Il doit faire le tri dans tout ça et c'est un sacré travail !

C : Comment trouver un équilibre entre la passion des livres et les contraintes commerciales d'une librairie ?
Amélie : C'est une question très compliquée. Je crois comprendre ce que vous voulez dire, mais je ne l'aurai pas posée comme ça ! 
En fait, pour tenter de vous répondre, l'équilibre se fait assez naturellement. L'idée est de ne pas se laisser envahir par des livres qu'on ne vendra pas (ou que l’on ne souhaite pas.) En effet, cela peut générer des problèmes de trésorerie et fragiliser l'équilibre économique de la librairie. Je gère ces deux aspects (la passion pour les histoires et la lecture, et la gestion du stock) au quotidien, sans avoir l'impression de me dédoubler ! Mais ce sont deux choses tellement différentes, que ça peut paraître étrange de l'extérieur !

C : Participez-vous à des salons du livre ? Si oui, pouvez-vous nous raconter "un bon souvenir de salon" ?
Amélie : Oui. Notamment « Rue des livres » qui est un festival du livre à Rennes. Il a lieu en mars et s'est déroulé le week-end dernier... Et c'est déjà un excellent souvenir ! Tous les auteurs et illustrateurs étaient parfaitement gentils, attentifs aux libraires et au public, (oui, oui ! Ce n'est pas toujours le cas !). 
Rue des Livres 2016 005.JPG
Plus de photos ici !
Le public était au rendez-vous avec des étoiles dans les yeux devant les livres et les auteurs. Voilà pour moi un bon souvenir de salon : de belles rencontres entre les enfants et les créateurs et de belles ventes (on ne s'est pas cassé le dos à transporter des dizaines de cartons (près de 150) aller-retour pour rien, et ça aussi c'est chouette !).

C : Invitez-vous parfois des auteurs ou des illustrateurs dans votre librairie ? Que retenez-vous de ces rencontres ?
Amélie : Ça nous arrive, plutôt en fin d'année, et cela dépend des auteurs et des illustrateurs. Nous sommes avant tout des humains : parfois on accroche, parfois moins ! Quand on organise ces rencontres, c'est avant tout pour faire plaisir au public. On invite ceux qui nous plaisent à travers leur travail… Les personnes derrière sont souvent différentes, pleines d'enthousiasme et de fraîcheur, ou au contraire plus réservées, ou fatiguées... Humaines, quoi !

C : Je suis fascinée par la capacité des libraires à parler de quasiment tous les livres qui sont sur leurs rayons, moi qui ne parviens à en lire qu'un ou deux par semaine ! Comment faites-vous pour tous les connaître ?
Amélie : C'est beaucoup de temps de lecture (à la maison ou ailleurs, mais rarement dans le magasin comme les gens le pensent souvent – rires !) C'est aussi de l'expérience professionnelle : on finit par connaître les lignes éditoriales des maisons d'éditions, l'écriture et les manies des auteurs, des illustrateurs (sujets fétiches, renouvellement ou non de leurs créations, etc.) ce qui nous permet de parler d'eux sans avoir forcément lu toute leur œuvre.
C'est aussi pour nous, un travail d'équipe. Nous organisons une réunion hebdomadaire pour parler de l'organisation de la librairie, mais aussi de nos lectures. Je ne vante jamais les qualités d'un livre en faisant mine de l’avoir lu ! Par contre, je vais pouvoir dire, «  je connais cet auteur et en général je ne suis pas déçue », ou bien, « mon collègue a beaucoup aimé », ou bien, « tels enfants de nos comités de lecture ont adoré alors que nous, non », etc... Voilà, on essaie de ne pas tricher mais d'être riches d'une offre.​

C : Qu'est-ce qu'une "bonne journée" pour un libraire ?
Amélie : Une journée au cours de laquelle je ne me suis pas ennuyée. Où j'ai découvert de nouveaux livres qui vont venir s'ajouter à l'énorme pile qui s'accumule​ au pied de mon chevet, sur mon bureau, dans les toilettes... Où j'ai réussi à aller au bout de mon programme de début de journée, ou bien, où je n'y suis pas arrivée, mais pour de bonnes raisons ! Libraire est un métier d'interruptions incessantes ! Les belles rencontres avec les clients, les échanges…

C : Quels sont les "mauvais côtés" du métier ?
Amélie : Les​ cartons, parfois les gens, parfois les problèmes de trésorerie, la compta...




C : Souvent j'entends, concernant les lecteurs de 3 à 8 ans : "Ce ne sont pas les enfants qui décident de leurs lectures, mais leurs parents." Êtes-vous d'accord ? 
Amélie : C'est souvent le cas. C'est d'abord le parent qui achète. Il y a ceux qui prennent sans réfléchir ce que l'enfant apporte, ceux qui refusent ce que l'enfant apporte parce qu'ils ont une idée bien différente de ce que l'enfant doit lire ou écouter, et ceux qui essaient d'écouter intelligemment… et toutes les strates entre tout ça ! C’est un joyeux mélange ! Et je vous passe notre regard à nous sur ces situations !

C : Plusieurs lecteurs à partir de 9-10 ans m'ont confié qu'ils ne choisissaient que les livres dont la couverture leur plaisait, sans lire le texte de quatrième. Qu'en pensez-vous ? 
Amélie : C'est sans doute vrai. Je suis souvent étonnée de certains livres qui "partent" sans conseil, juste grâce à l'attrait de la couverture​. Certaines situations favorisent cela aussi : Le parent qui vient, désespéré, parce que son enfant ne lit pas. Et nous sommes le Sauveur ! Mais l'enfant est visiblement « obligé », n'écoute pas ce que le libraire dit (c'est le complice du parent pénible...) Alors, sous la contrainte, il va choisir sur un dessin de couverture ou un thème. On constate également dans nos groupes de lecteurs (plutôt de bons lecteurs, sans contraintes !) que la couverture est un élément important de leurs choix, presque autant que le sujet !

C : Quel est le rapport des jeunes à la littérature ? Qu'est-ce que cela inspire ?

Amélie : C'est une question bien trop large pour moi, je ne suis pas sociologue ! De plus, mon regard est sans doute biaisé par notre public. Mon quotidien, ce sont des familles, des ados qui viennent chercher des livres pour les lire, alors... Je ne vois jamais les enfants qui n'ont pas de livres chez eux, qui ne s'y intéressent pas. Ni ceux qui pensent que « lire c'est être intello et ça, c'est l'insulte suprême ! » 
De mon point de vue, et selon mon quotidien, le rapport à la lecture des jeunes est bon mais ce n'est que le petit bout de la lorgnette !

C : Quand je pousse la porte d'une librairie, c'est comme si le temps changeait d'allure, comme si j'entrais dans une autre dimension. Éprouvez-vous parfois cette sensation ?  
Amélie : Je ne vais que très rarement dans d'autres librairies (en vacances souvent)​ mais je comprends ce que vous voulez dire. Certains personnes peuvent passer deux à trois heures chez nous à feuilleter, toucher, regarder, s'esclaffer, discuter. D'autres viennent raconter leur vie, leurs tracas, leurs joies. Nous les connaissons, sans vraiment les connaître, mais ce sont toujours des morceaux de vie sur lesquels on s'attarde un peu. Le livre invite plus à la lenteur que les téléphones portables ou les tablettes !

C : Quels sont vos premiers coups de cœur littéraires ?
Amélie : "Le passeur" de Lois Lowry, une révélation littéraire !
"Petite histoire d'amour" de Marit Tornqvist,  album malheureusement épuisé, mais d'une finesse incroyable !


C : Et vos derniers coups de cœur littéraires ?
Amélie : "Bluebird" de Tristan Koëgel, éditions Didier jeunesse, et "Quelqu'un qu'on aime" de Séverine Vidal aux éditions Sarbacane.
Je viens aussi d’achever "Le tatoueur du ciel" de Hubert Ben Kemoun, et illustré par David Sala ,que je n'avais jamais pris le temps de lire : magnifique conte écologique et sur la sagesse.
Le libraire peut toujours rattraper son immense retard, car il a la chance de pouvoir faire d’un « vieux titre », son « coup de cœur » aujourd'hui et maintenant, et ça c'est une grande richesse !

C : Pouvez-vous me citer quelques bonnes raisons qui vous donnent envie d'ouvrir votre librairie le matin ?
Amélie : Rencontrer des gens et partager nos dernières lectures. Les convaincre que ce livre-là doit être lu absolument !! Discuter avec mes collègues, mettre en place des projets, aller travailler parce que j’aime ce que je fais !



C : Y-a-t-il une question que je ne vous ai pas posée et à laquelle vous auriez aimé répondre ?
Amélie : Je voulais vous présenter mon équipe : nous sommes quatre libraires spécialisés jeunesse (Benoît, François, Gwénaëlle et moi), deux vendeuses jouets-loisirs créatifs (Karine et Sarah) et Delphine, qui déballe, gère les commandes aux collectivités et leur suivi.


Delphine, Amélie, François, Gwenaëlle, Karine, Sarah et Benoit !
Sinon je serai curieuse d'avoir votre image préconçue du métier de librairie avant la lecture de mes réponses !
(en réponse à cette dernière question) : Je n'avais pas vraiment d'opinion préconçue au sujet de ce métier... Je lis depuis toujours et, en partie, dans les librairies ! Alors je connais un peu ce qui s'y passe... Et, dans les salons du livre, nous, auteurs, sommes aussi face aux grands, moyens et petits lecteurs et leurs familles ! L'ambiance est différente, bien sûr, mais ces rencontres nous permettent aussi de "ressentir" ceux qui lisent (et ceux qui ne lisent pas !), de « vendre » nos livres, en les présentant, en livrant parfois quelques petits secrets de création, en les commentant, en échangeant à propos de nos lectures et de celles des enfants !
En revanche, il y a une chose qui me fait complètement rêver dans votre métier ! Un pur fantasme ! Je trouve merveilleux le fait que le libraire puisse lire en avant-première les nouvelles parutions de ses écrivains préférés ! Je l'imagine, une fois sa boutique fermée, assis au milieu des étagères, le livre convoité de tous entre les mains, avec ce sourire gourmand et cet éclat dans les yeux, que seuls ont ceux qui connaissent leur privilège !!! Je me trompe ? (Mais peut-être est-ce dans son lit, comme tout le monde, le chat sur les genoux, la tisane à portée de main, que le libraire lit !)
Réponse d'Amélie : La libraire lit effectivement dans son lit avec du thé et parfois son chat !
Mais mon plus grand plaisir a été de décorer les quatre derniers Harry Potter en avance et mon défi, de les avoir fini avant la date de parution !!! Grand plaisir de libraire !


✪✪✪

Un autre très joli article sur la librairie (cette fois, c'est Benoît qui répond aux questions !) : ici !

Le blog de La Courte Echelle, c'est ici, le site,!



Et pour ceux qui ont envie de prolonger :
À lire, cet excellent article sur le site :
"Allez vous faire lire !"
Sujet : "Délit de faciès ou la couverture ratée"

de l'importance de la couverture lupiot allez vous faire lire
Ici